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La lignée du Cheikh – Extrait – La maladie de Aissa

11 décembre 2014

En se réveillant ce matin-là, Aissa est tout en sueur et il a très envie de pisser. Il se rend dans la salle d’eau de l’autre côté de la cour. Il a du mal, beaucoup de mal à expulser son urine. Le visage crispé, il souffle. L’envie est bien là, mais son urine refuse de sortir. En plus du mal qu’il a à uriner, un autre mal s’installe, dans sa tête celui-là. Une angoisse terrible le prend, d’abord aux tripes, puis elle remonte à la gorge. Il manque de s’évanouir.

Quand il reprend ses esprits, une éternité -lui semble-t-il- est passée. Des gouttes d’urine perlent au bout de son pénis, mais il a l’impression que ce sont des tessons de verre qui essayent d’en sortir. La sensation qu’il a est très différente du liquide qu’il voit sortir, Aissa en a les larmes aux yeux. La couleur aussi est bizarre, il enregistre ce qu’il voit comme en rêve. Plus tard il se rappellera exactement quoi dire quand il verra un médecin. Du marron, oui du marron, même pas la couleur de son urine le matin quand il a la vessie archi-pleine. Il souffre le martyr. De longues minutes plus tard, il est un peu soulagé et son envie d’uriner un peu calmée. Il quitte la salle d’eau aussi vite qu’il peut. Il se rend à la chambre d’Idriss, il ne doit pas être encore parti à la boutique. Aissa frappe timidement à la porte. Il entend une légère agitation à l’intérieur, puis Idriss entrouvre la porte, il semble surpris de le voir. Il n’est pas encore habillé et est tout ensommeillé.

-Qu’est ce qu’il y a? Qu’est ce qui t’amène chez moi de si bonne heure.

-Désolé, dit Aissa, mais j’ai besoin de toi. Je ne sais pas ce qui m’arrive, je pisse du sang. J’ai très mal, c’est insupportable. Je ne sais pas si je tiendrais longtemps.

Idriss semble horrifié.

-Va t’habiller, dit-il. On se retrouve dans dix minutes. Je t’emmène chez un ami médecin. Si tu rencontres mère ou père, dis que tu m’accompagnes à la boutique.

Accompagné de son frère, Aissa consulte un médecin. Ce dernier diagnostique une blennorragie.

-Je ne te cache pas que ton cas est sévère dit-il à Aissa.

-Y a t-il un remède docteur? demande celui-ci .

-Contre le mal, oui, mais pas pour le plus important.

-Qu’est ce que ça veut dire docteur?

-Cela veut dire que tu dois faire attention, arrêtez de courir les filles tous les deux! Il existe des maladies très dangereuses et qui se transmettent sexuellement. Aujourd’hui tu as la « chaude pisse », comme on l’appelle, demain qui sait ce que tu auras? Il se rappelle qu’Idriss avait déjà été rongé par ce mal, et lui, avait été dans la confidence.

Le docteur explique ensuite aux deux frères que la chaude pisse est contagieuse, et que Aissa a certainement dû l’attraper quand il a été avec une fille qui l’avait. L’état général de Aîssa indiquait que la maladie en était à ses débuts, il n’y avait pas d’écoulement de pus de la verge, et que les chances de bien le soigner étaient donc plus grandes. Sinon les conséquences risquaient d’être importantes.

-Je vais te prescrire un remède, c’est un calmant, termina le docteur, tu en prendras deux fois par jour, matin et soir, et repose-toi bien. Il est impératif de ne pas essayer de revoir la fille en question. Je ne sais pas si tu sais laquelle c’est.

Pendant toute la durée de l’entretien Idriss semblait sur des charbons ardents. Il ne savait pas s’il devait révéler quelque chose au médecin.

-Docteur, je dois m’entretenir avec vous, parvint-il à dire.

-Bien sûr, répondit son ami.

Aissa les laissa et alla dans la chambre attenante à celle du médecin et faisant office de salle d’attente. Il comptait sur son frère et sur leur complicité pour tout lui raconter plus tard. Entre temps lui ne chômait pas et faisait les yeux doux à l’infirmière du docteur, une petite française mignonne, qui avait l’air peu farouche.

Idriss sortit du cabinet du médecin et ils repartirent tous les deux vers le souk où travaillait l’aîné.

-Aissa, je ne te cache pas que l’affaire est plutôt sérieuse. Il faudrait peut être qu’on arrête nos virées.

-Quoi? Et pourquoi donc? demanda Aissa choqué.

-Parce que si on continue comme ça, tu le regretteras peut être toute ta vie.

-Je ne regretterai jamais nos soirées, les plaisirs qu’on y prend. C’est mille fois mieux que ce que la vie nous offre par ailleurs, un père guindé, une mère pas tendre du tout.

-Oui mais un jour tu auras peut être ta propre famille, et ils te rendront heureux, dit Idriss avec une lueur dans les yeux.

Aissa contempla son frère comme s’il le voyait pour la première fois. Il ne se serait jamais attendu à ce genre de diatribe de sa part.

-Idriss, mon frère, tu te sens bien? Que t’arrive-t-il?

-Rien du tout, dit idriss, c’est à toi qu’il risque d’arriver des choses si tu n’arrêtes pas de courir les filles.

« Moi je ne risque plus rien désormais », ajouta -t-il dans un souffle.

-Quoi, que veux tu dire?

-Je veux dire que j’ai attrapé une saloperie, et que désormais je n’aurais jamais d’enfant, et que mon fils mort-né était ma dernière occasion d’être heureux.

Et c’était aussi la dernière occasion pour rendre le vieux heureux, dit-il avec un sourire moqueur. Ça au moins je ne le regrette pas.

Aissa fut choqué par ce qu’il venait d’entendre, et en même temps il ne comprenait pas très bien. Il refoula la pensée que son frère était irrespectueux envers leur père-ce qui ne lui arrivait jamais, Idriss s’exprimait rarement au sujet de la famille- et s’inquiéta surtout de la première partie de la confession.

-Comment ça tu n’auras plus jamais d’enfants? Tu veux dire que tu ne te remarieras pas?

-Non, j’y suis bien obligé tu vois.

-Mais alors?

-Alors, j’ai attrapé le même truc que toi il y a un moment déjà, et il y a eu complication, et je ne peux plus avoir d’enfants.

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Extrait de La lignée du cheikh – La lettre de Tahar

21 février 2013

Voici un 3 ème extrait de La lignée du Cheikh, il s’agit ici d’une autre famille, établie à Sousse. Habib reçoit une lettre de la part de son jeune frère Tahar qui s’était enfui de la maison familiale, quelque temps auparavant, suite à un conflit avec leur père.  Personne n’a plus eu de nouvelles depuis. C’est le premier signe de Tahar envers sa famille. 

 

 

La veille du mariage de sa sœur, Habib reçut une lettre qui avait été postée en Allemagne. Il ne reçoit guère de lettres et s’en trouve surpris.  Il déchire fébrilement l’enveloppe et cherche la signature en bas de la lettre. C’était signé : ton frère Tahar. Habib se mit à lire avidement :

 

 » Cher Habib, comment vas tu, et père et mère, mes sœurs me manquent. Je suis vivant et je t’écris pour te raconter le pourquoi de mon si long silence.

La guerre, quelle horreur que la guerre, je l’ai vécu avec les yeux d’un enfant. Je ne savais pas qui était le coupable et qui était innocent. Et pourquoi nous combattions? Je savais seulement que j’avais été impliqué dans cette guerre malgré moi. A mon départ de Sousse des amis me donnèrent de quoi embarquer, j’accostais à Marseille. Une ville qui me rappela énormément mon enfance et les journées que je passais à déambuler sur le port, regardant aller et venir ces grands paquebots.

 

A mon arrivée, les français étaient en train de réquisitionner des hommes, des armes, des chevaux. Tout ce qui leur serait utile pour la guerre. On me proposa de combattre, et j’acceptais car j’étais assuré de pouvoir rester et d’avoir une situation acceptable en France. Sur le moment je ne me rendis pas compte des conséquences qu’aurait sur moi cette guerre. L’incompréhension, la culpabilité, l’étonnement, furent mes compagnons durant les combats. Nous étions presque tous des étrangers, et pour la plupart des adolescents. Moi j’avais quinze ans quand je suis parti. J’ai fait la guerre à quinze ans. Je pouvais mourir avant d’atteindre mes seize ans, mais cela je ne l’ai réalisé que plus tard. Beaucoup plus tard.  Je regrettais mon départ, je regrettais ma mère, mes sœurs et toi mon frère. Je regrettais même mon père, me disant que j’aurais pu régler tous mes conflits avec lui, sans avoir à en passer par là. Je craignais de ne plus vous revoir. Je combattais en tant qu’étranger pour des étrangers. Mais pourquoi? Je me suis posé cette question tous les jours sur les champs de bataille. Deux ans qu’ont duré les combats, mes combats. J’ai vu de tout. Des morts, des blessés, des infirmes, des membres arrachés, des cadavres pourrissant, des blessés graves gisant sur les champs, des fuites, des exécutions, du sang, partout du sang. L’odeur ne me quittait plus, je n’arrivais plus à m’en défaire. Il y’avait le sang et les râles, les râles et les gémissements, continus, incessants, de jour comme de nuit. Je n’oublierais jamais plus ça, j’en rêve toutes les nuits. Les seules nuits où j’arrive à dormir sont infestées de cauchemars. Longtemps nous restâmes dans les tranchées, des niches creusées dans la terre, tapissées de paille ou de ce qu’on avait sous la main,  où on dormait et où on passait nos journées dans l’attente de l’ennemi, d’un affrontement quelconque, le lancement d’une offensive, quelque chose. Quelques uns de mes compagnons furent enterrés vivants quand des obus nous tombaient dessus et que des mottes de terre étaient arrachées pour ensuite retomber sur les soldats surpris dans les niches. Nos tentatives pour les sauver  n’aboutissaient qu’une fois sur dix. Et j’imaginais leur souffrance, attendant sous terre que quelqu’un vienne les chercher.

La faim nous tenaillait presque tout le temps. Jamais on n’a mangé à notre faim. Parfois des paysans nous donnaient quelque morceau de pain par là, des pommes de terre par ci. Mais ils n’avaient plus rien eux même. Il ne manquait plus que les gens se mangeassent entre eux. Il paraît que certains ont mangé des cadavres d’animaux d’abord, de soldats ou d’autres personnes mortes de faim.

L’horreur de cette guerre fera toujours partie de moi. Rien désormais ne compte plus que ce que j’ai vécu, que ce que j’ai vu. Rien n’est important. Tout est néant. »

 

La lettre de Tahar se terminait sur cette note de détresse. Habib en avait les larmes aux yeux. Il replia la lettre et décida de n’en rien raconter à leur mère. Seulement que Tahar était vivant et qu’il avait écrit. Qu’il donnerait des nouvelles. C’était tout ce qu’il fallait lui raconter, ça la rendrait heureuse. Le reste la tuera peut être de chagrin.

 

La maison arabe – Dar Arbi

18 février 2013

Ce n’est pas spécifié dans le titre mais ce passage aussi est extrait de la Lignée du Cheikh

Les maisons de style arabe sont généralement construites sur un ou deux étages autour d’un grand espace à ciel ouvert de forme carrée appelé le patio, dans le style des haciendas andalouses, signe que les maures sont aussi passés par là. Le patio est le coeur de la maison, c’est là que se trouve la margelle qui recueille l’eau des pluies consommée pour la boisson, et la cuisine. C’est là aussi que l’on entretient quelques arbres fruitiers, des plantes fleuries et odorantes comme le jasmin ou le sambac dans des carrés de terre. C’est sur cette cour que toutes les pièces de la maison donnent. Dans deux ou trois angles du patio on retrouve des escaliers qui mènent aux pièces du deuxième étage. L’un des angles mène à la « skifa » sorte de corridor voûté qui conduit à la porte principale. La « skifa » peut être agrémentée sur le côté attenant à la porte d’entrée, d’une pièce meublée de bonnes proportions qui sert de chambre ou de vestibule d’accueil des visiteurs qui ne sont pas directement emmenés vers les pièces principales.

La maison arabe est intime, elle ne possède pas de façade qui donne sur la rue, aucune fenêtre non plus. Vue du dehors c’est un simple cube dénudé. Seule la porte principale forme la liaison entre intérieur et extérieur. Une fois cette porte franchie, -porte massive, en bois ouvragée pour les plus riches, simple pour les plus pauvres, pouvant s’ouvrir grandement sur deux pans, ou bien s’ouvrant seulement pour le passage d’une seule personne par l’intermédiaire d’une petite ouverture incrustée dans un des pans de la grande porte (« el khoukha »)- aucune information ne filtrait de la rue. Sur la porte il y a un heurtoir pour les visiteurs qui représente le plus souvent un poing fermé ou une tête de lion en fer forgé.

Cette architecture exprime tout à fait l’esprit et la culture mauresques. Tout se passe à l’intérieur, on ne fait que transiter dans les rues, les souks, les cafés, les commerces, les écoles et le reste. La vraie vie c’est chez soi qu’on la vit, protégée des regards extérieurs, close, renfermée, cachant les femmes et l’intimité aux regards étrangers, extérieurs. Toutes les femmes sont à l’intérieur tandis que les hommes entrent et sortent. Une maison arabe est assez vaste pour pouvoir accueillir deux ou trois générations.

La maison du Cheikh Mohammed se trouve dans le quartier de Bab Jedid. Le patio, centre de la maison, est très spacieux, de dimensions proportionnelles à la richesse de son propriétaire, et pavé de marbre. C’est la source principale de lumière et de soleil pour les pièces munies de portes et de moucharabiehs, sorte de grillage de jour en bois sculpté. Un bassin où l’eau coule d’une fontaine en marbre, entouré d’un citronnier, d’un grenadier et d’un oranger est au centre du patio. Sur chacun des quatre cotés sont cultivées toutes sortes de plantes, de fleurs et un jasmin majestueux, au milieu des branchages duquel perce la margelle. Un seau est posé sur un rebord qui sert à retirer l’eau du puits à chaque fois qu’on en a besoin. Un halleb* sur un plateau est posé sur l’autre côté du rebord, pour ceux qui veulent boire. Des arcades entourent le patio et protègent des galeries. Les différentes pièces d’habitation de la maison donnent sur ces galeries, et c’est l’une des raisons pour lesquelles le soleil filtre ses rayons tout doucement dans les chambres. La deuxième étant l’existence des moucharabiehs.

Si nous entrons dans la pièce principale de la maison nous allons trouver toutes les commodités qui permettent à un personnage de passer entièrement ses journées ici.

Divan recouvert de soie et de broderies, lit à baldaquin se trouvant à l’extrémité de la pièce et encastré dans une alcôve, chaises ottomanes, tables incrustées de nacre, niches sur les parois des murs, plafond en bois ouvragé,  tableaux datant de l’époque ottomane, bibliothèque, coffres en bois de santal pour contenir les vêtements et les bijoux, tapis précieux sur le sol. Des objets de valeur entreposés ici ou là, des vases arabes,  des porcelaines chinoises, des petites tasses à café sur un plateau, des narguilés, des vasques en cuivre ou en porcelaine pour se laver les mains, des flacons de parfum en verre coloré finement ouvragés.

La pièce est formée de trois piécettes, deux de chaque côté de la porte d’entrée et une autre lui faisant face en forme de croix privée de sa branche inférieure. La pièce de gauche sert de chambre à coucher où le meuble principal est placé à l’intérieur d’une sublime alcôve, à moitié caché aux yeux indiscrets par de lourdes tentures. La pièce de droite est essentiellement composée d’une bibliothèque et agrémentée ici ou là par des chaises confortables et des tables d’appoint, tandis que la pièce d’en face forme une sorte de salon ou de pièce de réception intime.

* halleb : bol en poterie, nu ou décoré, utilisé pour boire, préserve la fraîcheur de l’eau.

Extrait de La lignée du Cheikh – Malika aux courses

15 février 2013

Voici un autre extrait de la lignée du Cheikh. 

Il s’agit ici d’un autre passage dans le chapitre 3. Il se peut qu’un jour je réorganise tout cela en petits chapitres.  

 Malika est un autre personnage principal de l’histoire, elle travaille dans la maison du Cheikh. Arrivée chez lui encore enfant, elle est élevée parmi ses filles, ensuite devient une des nombreuses servantes.

 

Les servantes de la maison El Othmani ne sortaient guère plus de chez elles que la maîtresse de maison ou ses filles. Le cheikh tenait la maisonnée d’une main de fer, et ses femmes se faisaient toutes discrètes.

Néanmoins, ce matin là Malika sortit pour faire des courses. Mahbouba qui avait décidé de cuisiner un couscous pour ce midi, était à court de fèves. Le cheikh aimait les fèves dans son couscous, et Momo, le serviteur noir n’en avait pas ramené la dernière fois.

Une fois au souk Malika se rendit à la « Tahouna »* et se réapprovisionna en fèves, pois chiches et haricots séchés. De retour chez elle elle fût attirée par les étals de marchands de tissus, et s’en fût par ci, par là admirer les morceaux de soie, de satin, de crêpe, et de cotonnades. Il fût un temps où elle ne portait que de la grosse toile et avait droit à une robe par an, mais depuis son transfert chez les Othmani, elle s’habillait comme les filles du cheikh, et elle mettait leurs vieilles robes. Jamais encore elle n’avait acheté de tissu, ni cousu une robe qu’elle serait la première à porter. Et d’ailleurs elle n’avait pas de quoi acheter, elle était logée, nourrie, blanchie, « vêtue », mais ne recevait pas de gages. C’était un gage suffisant que d’avoir débarrassé d’elle son père. Mais pour le dernier « Aïd »**, le cheikh avait été généreux et gratifia ses servantes en leur offrant des pièces de monnaie. Malika se souvint qu’elle avait son argent sur elle et décida de se faire plaisir et de faire quelques emplettes.

Le souk était encombré de passants, marchands et étals aux couleurs chatoyantes. Chacun criait de son côté et essayait d’attirer les clients. En tenant son « safsari »*** d’une main, Malika touchait les tissus en essayant d’en apprécier la qualité. Après avoir parcouru ainsi une bonne partie du souk, elle choisit une pièce de cotonnade bleue fleurie qui ferait un bel ensemble « fouta et blousa »****, comme en portait sa maîtresse. Elle négocia avec le marchand qui fût très cordial, et elle s’offrit la pièce de tissu. Maintenant il lui fallait une chemise, elle s’enquit auprès du marchand et il lui indiqua une boutique où elle en trouverait de très bonne qualité. Elle se dirigea vers la boutique et choisit une chemise bon marché qui était agrémentée de dentelle au col et aux poignets. Finalement elle décida qu’elle avait trop tardé et s’empressa de repartir prendre le tramway pour rentrer à Bab Jedid*****.

Sur le chemin du retour elle aperçut une vieille femme aveugle s’apprêtant à traverser une rue, et qui avait l’air d’hésiter cependant. Elle s’empressa de lui offrir son aide. La femme est toute reconnaissante quand Malika lui propose de faire un bout de chemin avec elle, puisqu’elles vont dans la même direction. Au moment de se séparer la vieille femme retient Malika par le bras et lui dit :

-Merci ma fille, je sens que tu es issue d’une famille modeste, tu n’as pas connu ta mère, ni beaucoup les autres membres de ta famille. Mais tu vas t’élever ma fille, en épousant un homme respecté mais trop vieux pour toi. Tu auras un enfant, un seul, une fille. Et votre vie à toutes les deux ne sera pas facile tous les jours.

Malika s’étonne de cette tirade.

-Mais de quoi parles-tu, mère? demande-t-elle.

-Je parle de ton avenir ma fille, parfois je sais voir ce que les autres ne voient pas, même si je ne vois pas ce que tout le monde voit. Ce que je t’ai dit est la vérité. Tu t’élèveras par le mariage et ça ne fera pas plaisir à tout le monde. Mais c’est ainsi. Quant à ta progéniture, elle aura une vie difficile. Pardonne moi encore ma fille si ces paroles te font peur, ne crains rien, je voulais seulement te remercier en te dévoilant une partie de ta vie. Mais qui sait? Allah seul connaît l’avenir. Va ma fille! Rentre chez toi et laisse le destin prendre sa place.

Malika quitta la vieille bouleversée, et l’esprit occupé par ses révélations. Au bout de quelques jours, elle n’y pensa plus vraiment. Petit à petit le souvenir s’estompa, mais elle y repensera plus tard. Beaucoup plus tard.

* : une épicerie.

** : L’Aïd est une fête religieuse.

*** : Safsari un voile en soie ou coton que mettaient les femmes pour sortir.

**** : Un ensemble, un vêtement féminin fait d’un haut court et décolleté porté sur une chemise, et d’un morceau de tissu rectangulaire noué autour de la taille pour faire une longue jupe.

***** : un des quartiers de Tunis.

Extrait de La lignée du Cheikh

11 février 2013

Voici un extrait d’une histoire que j’ai essayé d’écrire, voilà bientôt 5 ans. Le récit est bien avancé mais je peine à le terminer. C’est l’histoire d’une famille Tunisoise, qui se situe au début du 20 ème siècle. Ceci est le début du 3 ème chapitre. Je l’ai choisi à cause de la dimension surnaturelle qui s’y trouve.

 

Fin de l’isolation*

L’isolement du Cheikh dura quarante jours et quarante nuits, pendant lesquels il se nourrit seulement de pain et d’eau. Il faisait la prière, égrenait son chapelet en psalmodiant, lisait le Coran à longueur de journée. Une fois le coran terminé, il lisait les autres livres sacrés, dont la Torah. A chaque fois il espérait se rapprocher de Dieu, et avoir les idées claires sur les choses de la religion et de la vie.

Aujourd’hui était le dernier jour d’isolement. Le Cheikh Mohammed en  était à la dernière ligne de la Thorah.

Il refermait le livre quand tout à coup sa chaise s’éleva de quelques centimètres. Il regarda calmement le sol qui s’éloignait. Non il ne rêvait pas. Cela lui était déjà arrivé, et il en avait discuté avec des ulémas** de la Zitouna***. Certains parmi ces derniers avaient été sceptiques. D’autres l’avaient cru et félicité. D’autres encore lui enviaient cette expérience mystique qu’aucun d’eux n’avait jamais réussi à atteindre.

Si Mohammed resta calme. La chaise s’immobilisa à mi-hauteur entre le plancher et le plafond. Il ferma les yeux et cita un verset du Coran à haute voix.

C’est à ce moment là qu’arriva une chose inattendue. Une voix se fit entendre, une voix basse, mais néanmoins forte, imposante et grave à la fois.

« Que désires-tu, Ô cheikh? » demanda-t-elle

« Rien, répondit le cheikh, en essayant de se donner une voix assurée.

« Que désires-tu? demanda-t-elle encore

« Rien »

« Que demandes-tu, Ô cheikh? » fit encore la voix, une voix différente pensa le Cheikh, comme s’ils étaient plusieurs.

« Rien, répondit encore le cheikh, je lis pour la baraka**** ».

Cette réponse lui donna du courage, sa foi le submergea tout entier et sa crainte disparût.

« C’est bien », crût-il entendre, « abaissez la chaise ».

Sa chaise s’ébranla légèrement et commença à s’abaisser. Une fois la chaise arrivée sur le plancher, le cheikh sentit tout à coup le vide se faire autour de lui. Ils étaient partis. Malgré son calme apparent il s’essuya le front. Il était trempé. Il remercia le seigneur, rangea ses livres, mit sa « Kountra »***** à ses pieds et quitta la pièce.

Il ne raconterait à personne ce qui lui était arrivé. Il en tirerait tout seul les conclusions.

A sa sortie de la chambre il était déjà mi-juillet et il faisait une chaleur étouffante. Il était temps de s’occuper de ses affaires et de prendre les décisions définitives pour le mariage d’Idriss. Quant à lui il n’avait toujours pas la réponse qu’il avait espérée.

 

 

Notes :

* : l’un des personnages principaux de cette histoire est Cheikh Mohammed et ce dernier s’isole parfois dans une piécette de sa vaste maison, pour y rester 40 jours, vivre au pain et à l’eau, faire la prière, méditer et étudier les livres Saints. Cette fois-ci il cherche une réponse concernant sa vie privée.

** : un uléma est un théologien, un docteur de la loi musulmane

*** : La Zitouna : une mosquée sise dans la vieille ville de Tunis et qui a abrité une université islamique de grande renommée.

**** : « je lis pour la baraka », autrement dit je n’ai pas de demande particulière (baraka veut aussi dire prospérité, bonheur)

***** : Kountra : chaussures en cuir